La crise économique, où l’essor d’un système de privilèges et d’inégalités

Posted on 18 novembre 2011

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La crise économique, où l’essor d’un système de privilèges et d’inégalités (Crédit: Izaac Photography)

– Par Élise Prioleau – 

« Car la vérité, c’est peut-être que ce sont les biens « négatifs », les nuisances compensées, les coûts internes de fonctionnement, les frais sociaux d’endorégulation « dysfonctionnelle », les secteurs annexes de prodigalité inutile qui jouent dans cet ensemble le rôle dynamique de locomotive économique. »
Jean Baudrillard, La société de consommation, 1970

Le 15 septembre 2008, la mise en faillite de la banque d’affaires américaine Lehman Brothers provoque un cataclysme : une crise économique d’ampleur mondiale est annoncée sur toutes les tribunes. L’émoi financier n’a cessé depuis lors de servir de prétexte à un discours politique axé sur le sauvetage d’une économie chancelante.

Le sort des grands argentiers, érigé au rang de priorité médiatique, déclasse alors dans l’esprit collectif d’autres problématiques laissées en suspens, dont l’actuel génocide au Darfour, l’ancien enfant-soldat Omar Khadr détenu à la prison de Guantanamo ainsi que la famine, réalité quotidienne d’un milliard de citoyens du monde selon l’ONU.

Bien loin de menacer l’équilibre du système économique mondial, la crise actuelle ne coïncide-t-elle pas avec une période d’accroissement et de renforcement des grandes richesses occidentales ?

Reprenons

La crise se déclare en septembre 2008. Crise des subprimes américaines, qui emporte les sociétés de crédit hypothécaire Fannie Mae et Freddie Mac ainsi que la banque privée Merrill Lynch.

La débâcle fut la conséquence directe de l’autonomisation accrue des banques privées, et l’assouplissement des contraintes imposées par les états aux acteurs du marché financier. Pour doper la consommation individuelle, des prêts immobiliers étaient accordés à des particuliers incapables de rembourser leur emprunt. Or, convertis en titres boursiers par des sociétés de risque ou hedge funds, ces prêts risqués ont été échangés sur le marché, créant des « bulles spéculatives », c’est-à-dire d’énormes manques à gagner pour les sociétés de risques. Celles-ci furent poussées à la faillite, entraînant dans leur sillage les banques privées à la crédibilité entachée et incapables d’obtenir le financement nécessaire à leur recapitalisation.

La crise financière : une dysfonction « payante » ?

C’est en stimulant la croissance des marchés que les acteurs du système économique ont contribué à sa faillite. La stratégie économique mise de l’avant se parasite elle-même. Sa logique de croissance, dans ses extrémités, pousse le système vers sa propre autodestruction. Toutefois, loin d’en être à leur dernier souffle, les banques privées ont englouti aux États-Unis plus de 700 millions de dollars en provenance de l’État. En Europe, même phénomène : les gouvernements européens ont injecté quelques 1 700 milliards d’euros pour recapitaliser certaines institutions financières menacées.

Les états n’ont pas le choix : leur survie est désormais dépendante de la satisfaction des grands financiers. Par un étonnant renversement des rôles, le bien-être des « investisseurs privés » précède dorénavant celui des sociétés civiles.

Des choix politiques

Mais insistons : ce sont les élus politiques des pays occidentaux qui ont fait le choix de donner ce pouvoir aux investisseurs privés. Depuis plus de trente ans, les politiques concèdent une part grandissante des secteurs publics au pouvoir financier.
Entre 1970 et 2000, les États ont graduellement opté pour une économie de marché libéralisée des contraintes étatiques traditionnelles.
Exemple type de cette orientation politique : en 1973, sous le joug de la dépression économique, la France adopte une réforme de la Banque de France, interdisant au gouvernement d’emprunter directement à la banque publique à des taux d’intérêt très bas.(1) Dorénavant, l’État devra emprunter aux banques privées, au taux du marché et devient de fait dépendant de la santé des institutions privées.
Il en va de même au Québec, où les secteurs d’activités traditionnellement publics, comme la santé, l’éducation et les grands chantiers, sont de plus en plus souvent gérés par le secteur privé, notamment dans le cas des partenariats publics privés (PPP). Le bien-être collectif dépend désormais par conséquent du bon rendement d’entreprises privées.

Si les États se sont placés sous la supervision des marchés en leur concédant un pouvoir grandissant, les banquiers du secteur privé quant à eux ne se portent pas garants du bien-être de l’État. Au contraire, en ces temps de crise européenne, les grands argentiers profitent largement des faillites étatiques. Ainsi la Banque centrale européenne (BCE) refinancera-t-elle les pays européens déficitaires comme la Grèce, mais elle imposera ses conditions : privatisation des services publics, flexibilité des salaires et autres politiques favorables à la croissance des valeurs boursières. Sans compter les intérêts imposés pour les années à venir aux collectivités déficitaires dans le cadre de leurs prêts. (2)

Au service de la reproduction des grandes richesses

Désormais soumis aux règles intransigeantes des grandes firmes privées, les élus n’oseront regarder du côté des paradis fiscaux, où des sommes faramineuses échappent à la taxation étatique légale. Ainsi dans la seule année 2008, le Canada aurait perdu 146 millions de dollars en évasion fiscale dans des comptes off shore. (3)

Par peur de déstabiliser et d’« apeurer » les marchés, les gouvernements n’oseront pas élever les impôts des entreprises privées, toujours à la baisse depuis vingt ans, et dans certains cas, dérisoires. Il s’agit aujourd’hui de répondre aux effets de la déréglementation avec plus de déréglementation. Tous les moyens sont bons pour accroître les revenus d’une élite économique devenue maître du jeu.

Ce système structurellement inégalitaire réquisitionne le citoyen moyen et l’oblige à travers des politiques d’austérité à financer l’évasion fiscale étatique : appauvris, ceux-ci se retourneront inévitablement vers le crédit et alimenteront ainsi par défaut les compagnies d’assurance et les banques privées à même leur salaire anticipé. La boucle, ainsi, se referme.

« Ce qui apparaît paradoxal est peut-être bien logique dans le cadre de ce système », disait le sociologue Jean Baudrillard. (4)

Ce système souvent décrit comme le producteur de richesse collective semble donc bien au contraire, voué à la reproduction d’une structure sociale de privilèges et de pauvreté.

1. Thomas Coutrot, Pierre Khalfa, « Comment sortir les États de l’emprise des marchés financiers », Libération, Rebonds, jeudi 3 novembre 2011, p.SP1_16.
2. Antoine Dumini, François Ruffin, « Enquête dans le temple de l’euro », Le Monde diplomatique, novembre 2011, p.1 10 11.
3. Alain Deneault, Faire l’économie de la haine, Montréal, Écosociété, 2011, p.42.
4. Jean Baudrillard, La société de consommation, Paris, coll. Folio, Éditions Denoël, 1970.

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