De la désinformation en territoire nippon ?

Posted on 3 mai 2011

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« On était en ville. Je n’ai jamais vu des immeubles bouger comme ça ! »

Voilà un des messages reçus en provenance de Tokyo, quelques heures à peine après le séisme de magnitude 9 qui a eu lieu près de la ville de Sendai dans le nord-est du Japon vendredi 11 mars 2011. Dans le même temps, les télévisons du monde entier diffusent les premières images de ce qui s’annonce déjà comme une catastrophe.

Lorsque qu’un violent séisme de magnitude 9 sur l’échelle de Richter frappe le nord-est du pays à la hauteur de la ville portuaire de Sendai dans la préfecture de Miyagi, il est 14 h 46 à Tokyo. Quelques minutes après une secousse interminable de 2 minutes, une vague géante de 10 mètres de hauteur s’abat sur toute la cote est de l’archipel et se propage à travers tout l’océan Pacifique. Pénétrant jusqu’à 10 km à l’intérieur des terres, les eaux engloutissent tout sur leur passage: habitations, véhicules, aéroports, écoles, hôpitaux… Si la secousse a provoqué des incendies (mineurs) à Tokyo ainsi que dans une raffinerie de pétrole dans le nord du pays, le tsunami, lui, va plonger le pays dans la plus grave crise de son histoire depuis la Deuxième Guerre Mondiale, comme l’avouera lui-même le premier ministre Japonais Naoto Kan. En effet, l’eau a largement submergé les moteurs des pompes de refroidissement des réacteurs dans les centrales nucléaires de la côte particulièrement celle de Fukushima Daiichi située à 250 km de la capitale, provoquant les premiers disfonctionnements majeurs dans les réacteurs.

Si les répliques se font très rapidement sentir partout au Japon, les images et informations sur la situation dans le pays sont plus longues à venir, particulièrement sur la question du nucléaire. Cinq heures se sont écoulées depuis la première secousse et le monde entier a déjà les yeux rivés sur des images de désastre et les oreilles rebattues d’informations préoccupantes quant à la situation de deux réacteurs nucléaires alors que la population Japonaise, elle, n’en a aucune connaissance. La question de l’information fournie par les autorités japonaises et la Compagnie d’Électricité de Tokyo (Tepco) propriétaire de la centrale de Fukushima se pose alors: pourquoi un tel écart entre les informations disponibles sur une même situation ? Pourquoi en sait-on plus dans le reste du monde qu’au Japon ?

Partir ou rester ?

Les étrangers et touristes présents au Japon sont les premiers à prendre conscience de la gravité de la situation puisque étant les premières personnes à entrer en contact avec l’étranger après la secousse et donc à avoir accès à une information plus précise et complète de la situation réelle dans le pays. Très vite, nombre d’entre eux commencent à affluer à l’aéroport international de Narita, près de Tokyo, pour quitter le pays. Nombreux aussi sont ceux qui n’hésitent pas à remettre en cause les injonctions de leurs proches, inquiets, à quitter le pays, jugeant leurs propos non-crédibles, alarmistes et en totale rupture avec les informations qu’ils obtiennent sur place:

« Il me disait que je prenais les choses beaucoup trop au sérieux, que les Japonais étaient très sereins donc lui aussi, que les médias dramatisaient toujours tout, et qu’il voulait retourner à Tokyo à tout prix pour continuer à profiter de son voyage. » rapportait dimanche une jeune femme dont le compagnon séjournait à Tokyo au moment de la catastrophe.

Rongées par l’inquiétude, les familles avouent dans ce cas avoir eu bien du mal à les convaincre du bien fondé de leurs exhortations à quitter le pays.

Le Japon vient d’être frappé par trois évènements d’importance majeure en l’espace d’une heure, et pourtant à Tokyo la vie a déjà repris son cours normal: les vendeurs à la criée reprennent leurs slogans, les sushis bars se remplissent et la ville toute entière se remet à grouiller.

« Lundi dans la journée, nous savions qu’il y avait eu une explosion à Fukushima mais on nous disait qu’il n’y avait rien de grave et que les fuites radioactives étaient très minimes. Maintenant que j’ai quitté le pays, je me rends compte à quel point la situation était bien pire que ce que nous annonçait le gouvernement. C’est un vrai choc. »

Ce témoignage de Jonathan Cohen, touriste Français met en avant le manque criant d’informations de la part des autorités Japonaises. Certes, culturellement fatalistes et calmes face à l’adversité, les Japonais ont tendance le plus souvent à minimiser et à se montrer rassurant devant des évènements majeurs. Il faut dire qu’un mouvement de panique de 127 millions de personnes serait très difficilement gérable par les autorités et pourrait s’avérer très dangereux, mais jusqu’à quel point peut-on ne pas informer sans mettre en péril les populations? Le gouvernement Japonais, de plus en plus critiqué sur sa gestion de la crise et notamment son temps de réaction, est-il trop tributaire de la culture et du stoïcisme écrasants de son pays? La dissimulation (ou négation?) de la réalité est-elle propre à la retenue nippone? Assurément, il suffit de regarder un peu dans le passé pour constater que cette attitude n’est pas particulière au pays du soleil levant.

Souviens-toi de 1957…

En 1957, le complexe nucléaire Maïak près de Kychtym dans la région de l’Oural en Russie, subit un très grave accident nucléaire aujourd’hui noté 6 sur une échelle de 7 par l’INES (International Nuclear Event Scale). Des cuves de déchets radioactifs enterrées subissent (comme à Fukushima) une panne du système de refroidissement. La chaleur augmente alors fortement et les vapeurs dégagées par les différents composants conduisent à une explosion d’une puissance équivalente à 75 tonnes de TNT. Bien que d’origine chimique, l’explosion entraine la diffusion de radioéléments dans l’environnement en quantité excessivement élevée et dangereuse pour les populations. Hormis la catastrophe de Tchernobyl en 1986, cet accident n’est ni plus ni moins le plus grave qui se soit produit en URSS, tuant 200 personnes et en irradiant près de 470 000. Le secret défense est immédiatement ordonné par le régime soviétique et il faudra attendre 1976 et les déclarations du biologiste Russe Jaurès Medvedev, alors immigré en Angleterre, pour que le bloc de l’Ouest (et le reste du monde) soient informés de cet accident.

La désinformation au XXI ème siècle

Le problème de la désinformation serait-il alors propre aux catastrophes nucléaires? Évidemment non. Plus récemment, la guerre en Irak menée par le Président George W. Bush en 2003 représente sans doute l’un des plus flagrants exemples de désinformation et de mensonge à la population. Les États-Unis, alors engagés en Afghanistan dans une lutte contre le terrorisme après les attentas du 11 septembre 2001 à New-York, affirment que le régime de Saddam Hussein au pouvoir en Irak, détient des armes de destruction massive. Entre août 2002 et mars 2003, l’énorme machine de l’ « administration Bush » organise une vaste campagne visant à persuader l’opinion publique Américaine et mondiale de la nécessité d’une intervention armée en Irak. Les grandes puissances internationales (France, Russie et Chine en tête) manifestent leurs réticences envers ce conflit et doutent du bienfondé de ces accusations.

Comme le New York Times l’a écrit à l’époque, il y avait «deux superpuissances, le gouvernement américain et l’opinion publique mondiale» qui s’opposaient irrémédiablement l’une à l’autre. Et pour cause, en 2003, la très grande majorité de la population américaine croie à l’absolue nécessité de cette guerre. Un sondage réalisé par le Programme sur les attitudes envers la politique internationale de l’université du Maryland et publié récemment indique qu’un tiers des Américains croyaient que l’armée américaine avait découvert des armes de destruction massive en Irak et qu’environ 22% d’entre eux déclaraient que l’Irak avait utilisé des armes biologiques ou chimiques lors de la guerre. La fracture entre ce qui est pris pour vrai aux États-Unis et dans le reste du monde est bien sûr plus qu’impressionnante pour toute personne extérieure à la société Américaine.

Le cas de la désinformation en territoire nippon est donc bien loin d’être un cas isolé et propre à sa culture particulière. Si la dissimulation d’information peut avoir des motivation louables comme celle d’éviter la panique, il apparaît néanmoins qu’elle sert le plus souvent des intérêts politiques ou économiques. L’attitude de Tepco face à la crise nucléaire qui se produit au Japon, son refus de coopération avec les autorités nucléaires internationales et son absence de communication avec le gouvernement japonais en est la parfaite illustration.

Si le gouvernement, déjà lourdement désavoué, tente désormais de rétablir les responsabilités de chacun après une explication virulente avec la direction de Tepco, il semblerait que la situation soit d’ores et déjà bien loin de tout contrôle. Espérons seulement que le temps précieux perdu dans les premiers jours qui ont suivi le séisme et la mauvaise communication des responsables ne soient pas à l’origine d’une des plus graves catastrophe humaine et environnementale de ce début de siècle comme tendent à le démontrer les dernières informations en provenance de Fukushima ces dernières semaines.

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Posted in: Médias, Société